« Trouver sa voix » Extrait du livre « Être à sa place » de Claire Marin Chapitre 11

Publié le 18 octobre 2022 à 18:05

 

« A quel moment aies je perdu ma voix ?

Elle semble s’être progressivement assourdie au fil des années…

Les rires, les éclats de voix, les expressions bruyantes et spontanées ont disparues de mon répertoire sonore.

Me suis-je assagie ou résignée ?

Lassée qu’on me coupe la parole, qu’on me cloue le bec, qu’on parle à ma place, qu’on m’explique le sens de la vie ?

Quelle main invisible s’est posée sur ma bouche ?

La mienne.

Ma voix sans même être interrompue ou recouverte par une autre, s’est faite de plus en plus silencieuse, décrescendo.

Elle s’est modulée pour n’être que celle qu’on lui permet d’être, pour s’accorder aux autres… Ce qui suppose souvent de rester souvent en sourdine.

J’ai renoncé à donner mon avis, à prendre la parole, à parler plus fort que les autres pour se faire entendre.

J’ai changé de ton comme on m’a souvent conseillé de le faire.

Si nous étouffons nos voix, si nous les assourdissons. C’est dans l’espoir de faire partie de la grande chorale sociale. C’est l’idée que défend la philosophe américaine Carole Gilligan, dans l’ouvrage « Une voix différente », où elle analyse le processus d’autocensure des jeunes filles.

Celles-ci s’interdisent d’exprimer réellement ce qu’elles ressentent ou de faire entendre leur voix perspicace, systématiquement dévaluées.

Parce que leur opinion est trop bruyante, elles assourdissent leur voix. La remplacent par une voix atone, une voix blanche qui n’exprime plus rien de leur singularité.

 Il ne leur reste plus qu’une voix neutre, qui semble les avoir désertés et qui sonne faux.

De la même manière qu’un psychanalyste est attentif au silence et aux modifications de rythme dans la parole du patient, Carole Gilligan s'attache aux changements de voix, aux dissonances, et aux ruptures dans le discours, symptôme d’une tension entre une aspiration à des idéaux démocratiques et des habitudes de pouvoir patriarcal.

Le timbre vocal s’altère au fil d’épreuves sociales initiatiques.

Il s’ajuste à une tessiture particulière qui résonne d’une certaine manière et produit en retour, une réponse spécifique.

Altérer sa voix pour l’insérer dans un dialogue déjà écris, l’habituer à une mélodie qui n’est pas la sienne, n’est pas sans conséquences psychiques profondes.

La voix, où sont si étroitement entremêlées émotions et sentiments de soi, ne se laissent pas transformées sans une sérieuse altération de la relation du sujet à lui-même.

Dans « Pourquoi le patriarcat ? », un ouvrage co-écrit avec Carole Gilligan, la chercheuse Naomie Snider, se reconnait dans les figures des jeunes Iris et Emy, à la voix trop bruyante.

Se taire, serait la condition nécessaire pour espérer trouver une place. L’expérience des jeunes filles, comme de de Naomie Snider, est celle d’une amputation volontaire, à laquelle on consent, afin de rentrer dans les cases.

La décision d’Iris, d’assourdir sa propre voix, rappelle à Naomie Snider, ses efforts de rétrécissements. « Je jouais les contorsionnistes et j’étais récompensée socialement d’être mise de côté, de m’être écartée de moi-même. »

Le chapitre s’intitule de manière significative « Premier indice, le rapport avec la perte ».

On perd sa voix pour trouver une place, on abandonne un mode d’expression de soi dans l’espoir d’être entendu. Mais c’est en réalité à sa propre identité que l’on renonce.

Dans ce même ouvrage, Carole Gilligan revient sur les termes de Carie, adolescente dépressive, qui exprime sa lassitude. A force de toujours essayer de contenter les autres, elle se dit épuisée.

Elle s’efface en tant qu’individu, elle devient quelqu’un d’autre, et n’étant pas elle-même, elle n’arrive plus à cerner qui elle était auparavant.

Ainsi dit-elle, « on finit par devenir l’ombre de soit même, on finit par oublier qui on était avant, on devient une personne différente, par conséquent on ne se sent jamais à sa place parce qu’au fond, on ne se reconnait pas ».

 

Être à sa place est bien une expérience physique.

 Je suis à ma place quand ma voix est posée, quand elle la mienne, et non pas une voix étouffée par la censure, où les voix dominantes, ni une voix empruntée à d’autres, ni essoufflée par l’angoisse ou saccadée sous la contrainte.

Être à sa place, commence peut-être par cette libération d’une voix propre, une voix enfouie dont on découvre ainsi la tessiture. Une voix qui traduise aussi une subjectivité, s’ajoute à la conversation humaine, en faisant entendre d’autres expériences de vie, d’autres perspectives sur le réel, une voix qui laisse émerger de nouvelles problématiques, jusqu’alors rendue silencieuses. »

 

Extrait du livre « Être à sa place » de  Claire Marin

Chapitre 11 - « Trouver sa voix »

 


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